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JE : Voilà, voilà. J’aurais bien aimé continuer ma route sur terre, mais c’est bientôt terminé. En fait, il me reste peut-être 18, 20 ans, alors que j’en ai 64 faites, mais c’est si vite passé, alors je quitte immédiatement ce que je peux quitter. Déjà, j’ai «fait mes papiers», comme on dit chez nous et j’ai vu à ce que mes filles profitent de certains petits butins que je laisse pour elles.
Je quitte également l’idée de devenir un grand homme, si je l’ai déjà vraiment eue, mais oui un peu comme tout le monde. Je trouve cette idée bien relative de devenir un grand homme. C’est toujours basé sur ce que les autres disent de nous, alors, on ne peut soi-même se déclarer grand.
J’essaie aussi de me départir de cette idée que je devrais ou que je pourrais vivre vieux. Eh bien, je me surprends souvent à penser que j’aimerais bien me rendre très loin, par exemple de voir mes arrières-petits-enfants. Bien oui, ce serait héroïque. Bon, leur prendre la main et leur dire que tu les aimes bien, qu’ils sont formidables. Ouais, et si la maladie me prend, et si mon corps flanche, je serai bien déçu au moment de constater mon impuissance à prolonger ma vie si j’entretiens toujours ce rêve.
Je quitte le rêve de voir ma famille immédiate m’entourer quand je vais mourir. En fait, ce serait bien «agréable», si on peut employer ce mot pour quelqu’un qui meurt, mais aussi bien le prévoir tout de suite, il se peut qu’ils soient tous à cent lieues. Et je ne serais pas capable de mourir «tout seul comme un grand» ?
Je quitte à nouveau les rêves que j’ai déjà entretenus sur l’amour et l’amitié. Pas que je n’aie eu d’amours satisfaisants, mais on rêve des «impossibles rêves» et au fond, ils nous poursuivent sans cesse. Je m’en délivre en les donnant à d’autres qui n’ont plus de rêves du tout et qui meurent à la vie.
Je quitte les appuis que j’ai eus dans ma vie. Je renonce à en avoir besoin pour vivre. Je prends les amitiés et les biens relationnels comme des cadeaux et des perles. Je considère que rien ne m’est dû et que tout m’est prêté. Alors, j’aime l’amour et l’amitié que les autres veulent bien me donner, que j’apprécie grandement comme des délices si doux venus directement de Dieu. Je ne le demande pas, je le reçois et je les en remercie.
Je laisse tomber toute idée d’être écrivain, poète, auteur. Je me considère comme un instrument, un passeur de l’énergie qui m’habite et qui traverse l’univers, au même titre que la mère dévouée, que l’enfant qui exprime sa joie, que le cheval qui hennit d’impatience au printemps.
Je n’ai plus de diplômes, ni de distinctions à partir de maintenant. J’ai obtenu les notes nécessaires pour faire mon métier, et puis maintenant, le métier il est terminé dans quelques jours. J’ai encore mes mains, ma tête, mes pieds, mon cœur, mon corps à nourrir, mes veines qui transportent encore l’oxygène, mes yeux, mes oreilles, mon énergie de 60 ans.
Je renonce à travailler pour moi-même seul, à part aller chercher mon épicerie, faire mon ménage, soigner ma santé. Je me tourne vers la vie qui m’entoure, autant en moi qu’en celles et ceux que j’aime comme ma propre vie.
Je renonce à sauver le monde, les gens, la terre, sans renoncer à entendre le souffle de celui qui souffre tout près.
Je renonce à faire des colères pour les maux du monde, à me croire mieux que l’ensemble des humains, à m’établir en juge de qui que ce soit, à exiger des performances des autres, à faire des leçons de morale.
Je laisse vivre en moi la vie tant qu’elle voudra se manifester. Je tiens à vivre, mais je sais que je ne peux rallonger ce qui par définition est limité. Comme tout être vivant, je veux vivre et faire vivre. Et vivre de cette vie, c’est comme la plante, mourir pour faire vivre la suivante. C’est la loi inscrite, et une autre loi inscrite en laquelle je crois, c’est que la vie se poursuit au-delà en Jésus-Christ, lui qui m’annonce dès ici-bas sa grande loi d’Amour.
Je renonce à prier comme un dévot et un sérieux personnage, je laisse plutôt la prière m’envahir d’elle-même sans la forcer. Ce sera, je l’espère comme entretenir le dialogue avec mon Créateur, présent en ma conscience, qui nous a fait connaître peu à peu à travers l’histoire humaine ses desseins sur nous tous.
Je lui demande de le rejoindre dans la paix du cœur, et au milieu de son océan d’amour, en me faisant goûter un passage vers lui le plus doux possible s’il le veut bien.
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